Condamnation de Marine Le Pen : une justice qui divise

En pleine secousse politique, l’annonce de l’inéligibilité de Marine Le Pen pour cinq ans agit comme un séisme dans une France électoralement fracturée.

Adelaide Motte
Par Adélaïde Motte Publié le 2 avril 2025 à 10h41
Marine Le Pen, procès, assistants parlementaires, inéligibilité, 2027, élection présidentielle, 2025
Condamnation de Marine Le Pen : une justice qui divise - © PolitiqueMatin

Le 31 mars 2025, le tribunal judiciaire de Paris a prononcé une sentence d’une violence inédite dans l’histoire récente de la politique française : deux ans de prison ferme et cinq années d’inéligibilité immédiate pour Marine Le Pen, présidente du groupe Rassemblement national à l’Assemblée nationale.

Marine Le Pen condamnée : une justice contre l’électorat ?

Marine Le Pen, en réaction immédiate à cette sentence, a dénoncé « une atteinte gravissime à la démocratie et au processus électoral ». Et pour cause : l’exécution provisoire de son inéligibilité a été ordonnée à peine trois jours après une décision du Conseil constitutionnel sur ce même sujet, dans une autre affaire. Selon Jean-Éric Schoettl, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel, dans une tribune pour Marianne, « le tribunal judiciaire de Paris a pris le risque de se rebeller contre le Conseil constitutionnel […] en frustrant et en indignement une partie importante de ce “peuple français” au nom duquel il statuait ».

Mais au-delà de la technique juridique, c’est la perception populaire qui bascule. Une candidate qui représentait, selon les derniers sondages, environ 32 % des intentions de vote se voit effacée du paysage politique par un coup de marteau judiciaire. Pour beaucoup, ce n’est pas un jugement, c’est un sabotage. Et la rue ne s’y est pas trompée : insultes, menaces, harcèlement en ligne, les magistrats sont désormais devenus les cibles d’une colère viscérale.

Violences verbales, menaces physiques : la justice sous tension

La décision de la juge Bénédicte de Perthuis a déclenché un torrent d’invectives. Depuis la sentence du 31 mars, cette magistrate spécialiste des affaires financières vit sous protection policière, alors que des patrouilles sont organisées jour et nuit devant son domicile parisien.

Ludovic Friat, président de l’Union syndicale des magistrats, sonne l’alerte : « Certaines personnes en viennent à considérer les juges comme des ennemis politiques. » Il dénonce un climat « consternant et dangereux » où « une digue a sauté ». Les attaques sont devenues systématiques, parfois physiques, souvent numériques. « La manière dont nos collègues sont jetés en pâture est scandaleuse », ajoute-t-il.

Vers une rupture institutionnelle ? La riposte politique et juridique du RN

Face à cette condamnation, le Rassemblement national ne capitule pas. Marine Le Pen annonce un double recours : une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) devant le Conseil constitutionnel, et un dépôt de plainte devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Dans un meeting d’urgence, le RN évoque « la bombe nucléaire du système », dénonçant une manœuvre destinée à neutraliser leur candidate avant l’échéance présidentielle de 2027.

« Une telle décision n’a qu’un but : faire tomber une rivale politique par voie de justice », a martelé Jordan Bardella, président du parti. Il poursuit : « Nous allons nous battre avec tous les moyens juridiques et politiques possibles pour rétablir la légitimité démocratique. »

En-dehors des rangs du RN, le choc est tout aussi présent. Jean-Éric Schoettl, dans une tribune acérée, s’interroge : « Ordonner l’exécution immédiate d’une peine d’inéligibilité, c’est nier à des millions de Français le droit de voter pour leur candidate naturelle ». Il va plus loin : « Nous basculerions dans le gouvernement des juges si nous admettions que le peuple est incapable de discernement moral. »

Une décision qui fait jurisprudence… ou jurisprudence d’exception ?

L’article 131-26-2 du Code pénal, introduit par la loi Sapin 2, autorise l’exécution immédiate des peines d’inéligibilité pour des faits de détournement de fonds publics. Mais selon les termes mêmes du Conseil constitutionnel, cette mesure doit impérativement respecter « le caractère proportionné de l’atteinte à la liberté de l’électeur » (QPC n°2025-1129, 28 mars 2025).

Ce que reproche Jean-Éric Schoettl au tribunal de Paris, c’est d’avoir ignoré cette « réserve d’interprétation » constitutionnelle, et donc d’avoir provoqué une rupture avec la hiérarchie des normes. Une inversion explosive : le juge judiciaire imposant une norme supérieure à celle du Conseil constitutionnel.

L’affaire Le Pen ne se limite pas à une sanction judiciaire. Elle soulève une crise institutionnelle, une tempête populaire, un malaise démocratique profond. Que des millions d’électeurs se sentent spoliés de leur représentante — qu’on l’approuve ou non — est un fait politique massif. Que les juges soient menacés dans leur chair et leur famille, un signe de pourrissement civique.

Adelaide Motte

Diplômée en géopolitique, Adélaïde a travaillé comme chargée d'études dans un think-tank avant de rejoindre Economie Matin en 2023.

Suivez-nous sur Google News PolitiqueMatin - Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités.

Aucun commentaire à «Condamnation de Marine Le Pen : une justice qui divise»

Laisser un commentaire

Les Commentaires sont soumis à modération. Seuls les commentaires pertinents et étoffés seront validés. - * Champs requis