Le bras de fer entre Paris et Alger se durcit. Après le refus catégorique de l’Algérie de reprendre ses ressortissants en situation irrégulière, Bruno Retailleau dégaine une mesure de rétorsion inédite : la suspension de l’exemption de visas pour les détenteurs de passeports diplomatiques algériens.
Visas diplomatiques : Bruno Retailleau sanctionne l’Algérie

Cette fois, c'est du sérieux : Bruno Retailleau a envoyé l'équivalent d'un ultimatum à l'Algérie, qui a refusé de reprendre ses ressortissants sous Obligation de quitter le territoire français (OQTF). La réponse du ministère de l'Intérieur ne s'est pas fait attendre. C'est la fin du privilège de 2007 qui permettait aux ressortissants algériens détenteurs d'un passeport diplomatique d'entrer en France sans visa.
La levée de l'exemption de visas, dernier retournement de la crise des OQTF
L'Algérie reprend moins de 5% de ses ressortissants sous OQTF. Afin de résoudre cette situation qui engorge les centres de rétention administrative (CRA) et laisse des personnes potentiellement dangereuses sur le sol français, le ministère de l'Intérieur a posé un ultimatum à l'Algérie. La semaine dernière, une liste d'une soixantaine de noms a été remise au gouvernement algérien, qui devait reprendre ses ressortissants.
Malheureusement, le gouvernement algérien a « décidé de ne pas donner suite à la liste soumise par les autorités françaises ». Selon lui, la France doit « suivre le canal d’usage, en l’occurrence celui établi entre les préfectures et les consulats ». Un canal peu respecté par l'Algérie elle-même, puisque la plupart des personnes sous OQTF restent sur le territoire français.
Le gouvernement entre soutien et crainte d'escalade
Le ministre de l'Intérieur a justifié cette mesure en affirmant que l’Algérie ne respectait pas ses engagements pris dans l'accord de 1994 sur la réadmission de ses citoyens en situation irrégulière. Selon lui, cette position affaiblit la coopération migratoire entre les deux pays et justifie une réponse ferme de la France.
Dès son annonce, cette suspension a divisé le gouvernement français. Certains membres de l'exécutif soutiennent Bruno Retailleau, estimant que cette fermeté est nécessaire face à un partenaire qui refuse de coopérer. D'autres, notamment au sein du ministère des Affaires étrangères, s'inquiètent des conséquences diplomatiques de cette mesure, redoutant un enlisement des tensions entre Paris et Alger.
Un privilège contesté : qu’est-ce que l’exemption de visas pour les diplomates algériens ?
Depuis 2007, les titulaires de passeports diplomatiques algériens bénéficiaient d’une exemption de visa pour entrer librement en France. Cette mesure, instaurée dans le cadre d’un accord bilatéral entre Paris et Alger, visait à faciliter les échanges diplomatiques et officiels entre les deux pays. L’Algérie, en tant qu’ancienne colonie française, entretenait avec la France une relation particulière qui s’était traduite par plusieurs privilèges administratifs et migratoires.
Ce régime spécial s’ajoutait aux accords d’Évian de 1962, qui avaient déjà accordé certains avantages aux Algériens, notamment en matière de circulation et d’établissement sur le sol français. Cependant, au fil des années, l’application de cette exemption de visas a été détournée, selon les autorités françaises.
Certains experts accusent Alger d’avoir élargi l’octroi des passeports diplomatiques à des individus qui n’ont aucune fonction officielle et d’avoir multiplié les laissez-passer consulaires, permettant ainsi à des personnes non qualifiées d’entrer en France sans visa ni contrôle approfondi. En parallèle, la coopération sur le renvoi des ressortissants algériens en situation irrégulière est devenue pratiquement inexistante, créant un déséquilibre dans la relation bilatérale.
L’Algérie réagit : colère et rejet des accusations françaises
L’annonce de la suspension de l’exemption de visas a immédiatement provoqué une réaction indignée du gouvernement algérien. Le ministère des Affaires étrangères algérien a publié un communiqué dans lequel il rejette fermement cette mesure, la qualifiant de décision unilatérale et inacceptable.
Alger considère que cette suspension est une manœuvre politique destinée à détourner l’attention des problèmes internes de la France, notamment sur la question de l’immigration. Le communiqué algérien souligne que les autorités françaises cherchent à instrumentaliser la coopération migratoire pour des raisons de politique intérieure, en affichant une posture de fermeté à l’approche des échéances électorales.
Des responsables algériens, cités par la presse nationale, dénoncent également une rupture brutale de la diplomatie entre les deux pays et rappellent que Paris et Alger avaient toujours maintenu un dialogue privilégié, malgré des tensions récurrentes. Le gouvernement algérien avertit qu’il pourrait prendre des mesures de rétorsion, notamment en restreignant l’accès du territoire algérien aux ressortissants français, en particulier aux entrepreneurs et étudiants.
En parallèle, plusieurs figures politiques en Algérie appellent à une réévaluation globale des accords bilatéraux avec la France, estimant que cette suspension constitue une humiliation et une remise en cause des relations historiques entre les deux pays.
Une crise diplomatique qui s’aggrave
Bruno Retailleau, connu pour son discours ferme sur l’immigration, ne cache pas sa volonté d’imposer à Alger une coopération migratoire stricte. Il affirme que la France ne peut plus tolérer que l’Algérie refuse d’assumer ses responsabilités en matière de réadmission de ses ressortissants tout en continuant à bénéficier de facilités administratives et diplomatiques.
Cette situation risque cependant d’aggraver encore davantage les tensions bilatérales. L’Algérie pourrait riposter en réduisant les visas accordés aux Français, en durcissant les conditions d’entrée des entrepreneurs français, voire en limitant la coopération économique et militaire avec Paris. Le Quai d’Orsay, plus mesuré que Bruno Retailleau, craint que cette crise ne bloque totalement le dialogue diplomatique et n’affecte les négociations en cours sur d’autres dossiers sensibles, comme la gestion des flux migratoires, les investissements économiques et la coopération énergétique.
Et maintenant ? Vers une rupture totale des accords de 2007 ?
Avec cette suspension, la France durcit le ton et envoie un message clair : l’ère des compromis unilatéraux est révolue et l’Algérie devra désormais rendre des comptes sur la question migratoire. Cependant, cette décision pourrait avoir des effets secondaires imprévus. Une rupture prolongée des accords de 2007 pourrait entraîner une réaction en chaîne, affectant d’autres domaines de coopération franco-algérienne. L’Algérie pourrait réévaluer ses engagements vis-à-vis de la France en matière de commerce, d’éducation et de diplomatie.
Si le gouvernement français persiste dans cette voie, une révision plus large des accords bilatéraux pourrait être envisagée, ce qui risquerait d’affecter durablement les relations économiques et humaines entre les deux nations. La question est donc désormais de savoir si Alger choisira l’apaisement ou l’escalade dans ce bras de fer diplomatique.